INRAE – WaSAf, protéger les ressources en eau potable de surface en Afrique

Initié en février 2016, le projet WaSAf – Surveillance et gestion durable des ressources en eau de surface en Afrique – visait à mettre en place une démarche d’évaluation et de surveillance de la qualité des eaux de trois lacs africains utilisés pour alimenter trois grandes villes (Abidjan, Dakar et Kampala) et à préparer les premières mesures à prendre pour une gestion durable de ces écosystèmes et pour leur préservation et/ou leur restauration. Il se termine et le Forum mondial de l’eau qui se déroule du 21 au 26 mars 2022, est l’occasion d’en présenter les principaux résultats. Le moment également pour Jean-François Humbert, chercheur INRAE de faire le point sur cette aventure.

? Un article du site de l’INRAE


Les ressources en eaux douces sont un enjeu mondial tant en termes écologique qu’en termes économique et politique. Les préoccupations liées à ces ressources concernent à la fois leur accessibilité et leur qualité, dans un contexte de pressions anthropiques croissantes générées par l’augmentation de la population humaine et de ses activités. Des différences de plus en plus importantes s’observent dans les trajectoires écologiques des écosystèmes aquatiques continentaux entre les pays du Nord et ceux du Sud. Au Nord, une dynamique de restauration qui repose notamment sur la maîtrise des apports en nutriments (p. ex. phosphate) et des pollutions organiques (p. ex. grâce à l’amélioration du traitement des eaux usées) ; au Sud, un processus inverse de dégradation des écosystèmes aquatiques avec de multiples conséquences sur leur fonctionnement et les usages qui en sont faits.

Coordonné par Jean-François Humbert, directeur de recherche INRAE à l’Institut d’Ecologie et des sciences de l’environnement – Paris, WaSAf (en anglais, Water Sources in Africa ; FFEM 2016-2022) est un projet international portant sur la surveillance et la protection des systèmes aquatiques continentaux de surface utilisés pour la production d’eau potable dans trois pays africains, la Côte d’Ivoire, le Sénégal et l’Ouganda. Il fédère un consortium d’équipes de recherche africaines et françaises travaillant dans le domaine des sciences humaines et des sciences de l’environnement. Il s’achève actuellement : en mars 2021, a eu lieu le colloque de restitution de la partie ougandaise des travaux ; en mars 2022, à l’occasion du Forum mondial de l’eau (FME) qui se tiendra à Dakar (Sénégal), une restitution des résultats majeurs sera faite en session tandis qu’un un évènement parallèle permettra de présenter de façon plus détaillée le projet et d’ouvrir plus largement les discussions ; enfin une restitution sera organisée en Côte d’Ivoire à Abidjan, la semaine suivante.

Des rendez-vous dans lesquels JF. Humbert s’investit et qui lui donnent l’occasion de faire le bilan de ces travaux.

Quel est l’intérêt de ce projet pour les pouvoirs publics ou la société ?

Le projet WaSAf s’intéressait à trois écosystèmes aquatiques continentaux (la Lagune Aghien en Côte d’Ivoire ; le lac de Guiers au Sénégal et le lac Victoria en Ouganda) utilisés pour la production d’eau potable pour alimenter de grandes agglomérations (Abidjan en Côte d’Ivoire, Dakar au Sénégal et Kampala en Ouganda) et pour de multiples usages domestiques et alimentaires par les populations locales vivant sur leurs rives. Il avait pour but de dresser un bilan de l’état de santé de ces plans d’eau, avec un focus particulier sur leur état trophique et leur vulnérabilité aux proliférations de cyanobactéries, d’aider les institutions de l’eau des trois pays concernés dans la mise en place ou l’amélioration de programmes de surveillance sur le long terme de ces ressources en eaux qui sont vitales pour ces pays, et enfin de travailler avec ces institutions sur les stratégies de protection/restauration de ces écosystèmes. Par ailleurs, ce projet avait également comme objectif de travailler avec les populations locales vivant quotidiennement au contact de ces lacs sur leur perception de l’état de ces ressources et des menaces qui pèsent sur elles. A ce titre, le projet Wasaf a été une formidable aventure humaine, que ce soit dans les collaborations qui se sont établies entre les équipes de recherche africaines et françaises, ou dans les interactions très étroites que nous avons nouées avec les populations locales lors de nos travaux sur les lacs.

Projet Wasaf, Sénégal

Nos travaux ont permis de

  • fournir des données aux institutions de l’eau sur l’état et la vulnérabilité de leurs ressources ;
  • former de jeunes scientifiques dans chacun des trois pays, capables désormais d’apporter leurs compétences dans la surveillance et la gestion de ces écosystèmes ;
     
  • former des techniciens et ingénieurs dans les institutions du secteur de l’eau à la problématique des cyanobactéries ;
  • sensibiliser les populations locales à la question de la qualité de l’eau et aux risques associés à leur dégradation ;
  • travailler avec les institutions locales à la mise en place d’observatoires de l’environnement pour permettre une surveillance pérenne de ces écosystèmes et pour améliorer leur gestion.

En pratique, le projet WaSAf a généré de nombreux résultats, en cours de publications dans des journaux scientifiques internationaux ou sous la forme de Policy Briefs destinées aux institutions de l’eau.

Quelles sont les limites de ce projet ?

Si les collaborations avec les institutions nationales des trois pays ont été fructueuses, ce qui a permis d’obtenir des données de qualité et de proposer des solutions pour améliorer la surveillance et la gestion de ces écosystèmes, en revanche, la mise en place de ces solutions n’a toujours pas été finalisée pour de multiples raisons. C’est ainsi que nous avons pu constater que la place des scientifiques dans l’action publique reste encore à définir dans ces pays (mais c’est aussi en grande partie le cas dans les pays du nord) et qu’elle se heurte à des intérêts politiques et économiques sur lesquels nous n’avons bien sûr aucune emprise.    

Les résultats du projet WaSAf peuvent-ils être étendus à d’autres pays ?

Les résultats obtenus lors de ce projet sont probablement transposables à de nombreux pays en développement dans la zone intertropicale, que ce soit sur le continent africain ou en Asie. Dans tous ces pays, la forte croissance démographique des populations humaines se traduit par une augmentation des usages qui sont faits de ces écosystèmes et dans le même temps des pressions de pollution qui s’exercent sur eux. En particulier, l’absence quasi-générale de traitement des eaux usées et le développement de l’agriculture pour répondre à la demande alimentaire dans ces pays, se traduisent actuellement par un enrichissement des écosystèmes aquatiques en phosphore et en azote, ce que l’on appelle l’eutrophisation. Cette eutrophisation a des conséquences négatives multiples sur le fonctionnement de ces écosystèmes, sur les usages qui peuvent être faits de l’eau, en particulier pour la production d’eau potable, et sur la santé des populations humaines et animales qui consomment l’eau issue de ces plans d’eau. Les pays de l’hémisphère Nord (Europe et Amérique) avait connu le même phénomène à partir du milieu du XXème siècle et ils continuent d’investir massivement pour tenter de reconquérir une meilleure qualité de leurs eaux de surface. Qu’en sera-t-il des pays du Sud qui disposent de moyens financiers beaucoup plus réduits et de populations beaucoup plus vulnérables ?

EN SAVOIR PLUS

Ahoutou M. et al. (2021). Assessment of some key indicators of the ecological status of an African freshwater lagoon (Lagoon Aghien, Ivory Coast). PLoS ONE 16, e0251065.

Olokotum M. et al. (2021). High nutrient loading and climatic parameters influence the dominance and dissimilarity of toxigenic cyanobacteria in northern bays of Lake VictoriaJournal of Great Lakes Research 47, 985.

Tall Y. et al. (2021). Choisir de lutter contre certaines pollutions plutôt que d’autres. Mise en visibilité et ignorance des facteurs de dégradation du Lac de Guiers. Revue d’Anthropologie des Connaissances 15, 1.

WaSAF : Instituer une gestion durable des écosystèmes aquatiques continentaux en Afrique intertropicale | FFEM – Fonds Français pour l’Environnement Mondial

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